Togo : Maison des esclaves, un patrimoine en état de délabrement

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Vue partielle de la maison des esclaves vue de l'extérieur. @ Le clik
Vue partielle de la maison des esclaves vue de l'extérieur. @ Le clik

Qui pour sauver la maison des esclaves d’Agbodrafo, ce site touristique encore appelée Wood Home ? La dégradation de l’infrastructure située dans la préfecture des Lacs, à 30 Km à l’Est de Lomé, et son exploitation par la famille Mensah, propriétaire du site fait plus de mal que du bien au Togo. L’intervention de l’Etat s’impose avec insistance.

La Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition est commémorée le 23 août de chaque année. Elle vise à inscrire la tragédie de cette traite dans la mémoire de tous les peuples. A l’occasion de l’édition 2024, notre rédaction a visité la maison des esclaves, le 21 août.

Un après-midi ensoleillé sur la route Lomé – Agbodrafo. Après environ 40 minutes de trajet, nous arrivons à destination : Wood Home. Un dimanche visiblement festif pour des centaines de visiteurs transportés sur les lieux à l’aide de quatre bus de 60 places et d’un autre de 15 places. La délégation est conduite par un jeune prêtre.

« Nous sommes venus à Agbodrafo pour comprendre ce que nos grands-pères ont subi, comment ils ont vécu dans ce trou pendant des mois avant d’être mis dans des bateaux pour une destination qui leur est inconnue mais connue des négriers qui les achetaient à vil prix d’ailleurs. C’est pour nous une manière de mieux percevoir l’histoire que nous avons reçue dans les classes et de permettre aux fidèles de se rendre compte de la réalité », affirme-t-il

Vue partielle de la maison des esclaves
Vue partielle de la maison des esclaves

Présentation du guide, Kpoti Mensah : « Les négriés allaient chercher les esclaves dans des localités tels que Tchamba, Sokodé, Atakapé, Notsé, Tado, valée du Mono non loin de d’Aného. Ils les regroupent à Blokossitimé puis les amènent à Agbodrafo », affirme le guide. Il revient sur le mauvais traitement infligé aux esclaves. « Arrivés, ils les faisaient passer par les ouvertures d’en bas de la cave où ils devaient rentrés à quatre pattes. Impossible de se tenir debout, ils restaient assis ou couchés pendant plusieurs semaines en attendant l’arrivée du bateau. Au moment venu, ils les conduisent vers un puit dénommé « Gato vudo » (puit des enchainés en français), pour un « bain de purification ». Enfin, ils font sept fois le tour du puit, un rituel pour leur faire oublier le chemin retour de la maison et l’Afrique. Et ils sont conduits pour destination finale », raconte le guide.

Sous le poids de l’âge

L’histoire de Maison Wood remonte vers 1832, au moment de l’abolition de la traite par l’Angleterre. Malgré l’abolition, il y a eu la traite clandestine qui a duré jusque vers le début de la période coloniale. Les ports de Cape Coast et Ouidah étant surveillés par la marine anglaise, les marchands ont continué le honteux commerce de façon clandestine, avec la complicité de certaines familles togolaises. L’itinéraire des esclaves suivait ainsi le cours de la rivière Haho jusqu’à la côte à Aného et la Maison Wood par Togoville et Dékpo, précise un rapport. Ce sont eux qui ont aménagé cet espace. Le dernier occupant et ou propriétaire était un commerçant écossais du nom de John Henry Wood dont le site a hérité le nom.

L’ensemble du local et son contenu présente un aspect d’abandon et de délabrement. Pourtant, il reste ouvert du lundi à dimanche. De l’extérieur, on aperçoit des fissures un peu partout sur les murs. A l’intérieur, les plafonds sont complètement rongés. Les portes et les planches qui séparent le salon des négriers de la cave des esclaves ne sont plus solides. Les visiteurs sont obligés de faire extrêmement attention pour éviter d’endommager ce qui reste du plancher fragile. La prise de photo à l’intérieur n’est pas autorisée.

Un guide mystérieux

Teint noir, taille moyenne, la cinquantaine, Kpoti Mensah s’attribue le titre du petit homme qui a ressuscité la maison des esclaves. L’homme se présente comme sans salaire.

« Je me suis sacrifié pour que ce lieu soit préservé pour le Togo », nous dit-il avec fierté.

« Pourtant la relève n’est pas assurée. Les jeunes ne s’intéressent pas à ce que je fais parce qu’ils savent que je ne suis pas salarié si je gagnais quelque chose d’important ici, ils seraient aussi intéressés », soutient-il.

Kpoti Mensah, le guide au milieu de quelques vestiges de la maison des esclaves
Kpoti Mensah, le guide au milieu de quelques vestiges de la maison des esclaves

Gaskin affirme s’intéresser à l’histoire depuis les bases d’école. Alors qu’il était au collège à Agbodrafo, le cours sur la traite négrière la poussé à faire des recherches. Il tombe sur le nom Porto Seguro. Où se trouve ce port, s’est-il demandé. Il découvre qu’il s’agit d’un port sur la côte ouest africaine d’où florissaient les esclaves.

« Ce porto Seguro, c’est ici. En 1990, lorsque j’étais en classe de seconde (il avait 19 ans), je me suis approché de la Direction du patrimoine culturelle à l’époque pour leur dire qu’il y a quelque chose de très important que le Togo a oublié à Agbodrofo et qu’il faut à tout prix sauver pour que ça fasse honneur au Togo », raconte-il

II assure jusqu’ici sa fonction de guide et se dit fière : « Je continue par travailler pour que ce lieu soit connu dans le monde entier ». Avant de se lancer dans les activités touristiques, le guide a suivi une formation en secrétariat de direction, il a été animateur à RTDS et a aussi enseigné. « Après le destin m’a ramené ici et je suis ce que je suis », affirme-t-il

Polémique autour de la gestion

Loin des atouts historique, culturel et touristique de la maison des esclaves, sa gestion pose un sérieux problème. Ce site d’envergure nationale n’est pas encore inscrit au patrimoine national, mais appartient à la famille Mensah qui le gère comme une propriété privée.

Une galerie d'œuvre d'art installée sur le site de la maison des esclaves
Une galerie d’œuvre d’art installée sur le site de la maison des esclaves

Après la restauration du site par l’Unesco, le gouvernement, à travers le ministère de la Culture, a pris attache avec la famille pour inscrire le site au patrimoine national. Le gouvernement s’est heurté à l’opposition de la famille qui a fait une proposition de 150 millions F CFA pour la cession. En plus, le guide Kpoti Mensah souhaite être recruté par l’Etat pour continuer à faire son travail de guide du site. La famille voudrait également continuer par y faire des cérémonies rituelles. En clair, la famille Mensah proposait une cogestion avec l’Etat. Une proposition que rejette le gouvernement. Plusieurs années après, il a fallu l’arrivée de l’ex ministre, Kossi Gbényo Lamadokou pour que la situation commence à se décanter.

Porte de sortie

A la faveur d’une réunion tenue le 23 août 2021, le ministre de la Culture a fait part à la famille et à la commune du vœu du gouvernement de restaurer la maison pour lui donner la valeur qu’elle mérite. L’Etat ne paiera pas les 150 millions CFA et ne recrutera pas Mensah Kpoti comme guide touristique. Sous la pression, la famille demande à l’Etat de faire une proposition.

Un autre modèle pensé par le gouvernement est la division des recettes du site en trois parties. Une pour l’Etat, une autre pour la commune et la dernière pour la famille. Un modèle qui n’est plus d’actualité mais qui semble pertinent. Vu que la famille réclame de l’argent, l’Etat y réfléchit. Même s’il fera une transaction financière, il ne payera pas les 150 millions F CFA demandée par la famille. Parce qu’il estime que la famille a mal géré le site qui est aujourd’hui en état de délabrement avancé. Il ferait une proposition financière sans reconduire le guide qui impose de nombreuses exigences.

En attendant l’application de ces propositions dont personne ne connait ni l’heure ni le jour, le site quant à lui reste délabré. Revaloriser la maison des esclaves ou la Maison Wood sera un grand pas pour le développement des sites touristiques du Togo.

Elisée Rassan

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