À Trouville, quatre regards togolais et trois jours pour faire naître le cinéma

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Au tournage, le réalisateur togolais Joël Tchédré (au milieu)
Au tournage, le réalisateur togolais Joël Tchédré (au milieu)

« Sac à merde », « Pourquoi ? », « La Bonne Prise » et « Pour deux » : quatre films nés dans l’urgence, quatre sensibilités, une même envie de cinéma

Par Kosi Sessi

Il y a des films qui prennent des mois à naître. Il y en a d’autres qui ont besoin de trois jours.

Trois jours pour trouver une idée, pour écrire, pour rencontrer de nouveaux visages, pour tourner, pour douter, pour recommencer, pour monter, étalonner, sonoriser et montrer l’œuvre sur un écran.

C’est dans cette urgence que quatre réalisateurs togolais ont choisi de travailler à Off-Courts Trouville, lors de la session KinoWorld. Le festival présente ses laboratoires comme des espaces de création collective et spontanée, où les films sont fabriqués sur place dans un temps limité. En 2026, deux sessions Kino se sont déroulées du 6 au 10 septembre, avec une projection le jeudi 10 septembre au soir.

Deux réalisateurs et deux réalisatrices. Un ingénieur de son. Quatre films togolais.

Joël Tchédré pour sa cinquième participation au festival avec « Sac à merde ».

Aimée Akakpo-Toulan pour sa troisième participation avec « Pourquoi ? ».

Marcelin Bossou pour sa première participation avec « La Bonne Prise ».

Raïssa T’keba Kafechina aussi pour sa toute première participation avec « Pour deux ».

Quatre propositions qui n’ont ni le même ton, ni la même ambition formelle, ni la même manière de raconter.

Et pourtant, lorsqu’on les regarde ensemble, ces films parlent tous, à leur manière, de l’humain face à quelque chose qui le dépasse.

La société, le regard de l’autre, la famille, la solitude, le désir, le besoin de comprendre. Et peut-être surtout cette question fondamentale : comment continuer à être soi-même dans un monde qui nous impose constamment des rôles ?

Joël Tchédré : « Sac à merde », le poids du regard et la violence du jugement
Joël Tchédré
Joël Tchédré

Avec « Sac à merde », Joël Tchédré choisit un titre qui provoque immédiatement.

Un titre presque violent. Un titre qui dérange. Un titre qui fait sourire avant même que le film commence, mais dont la vulgarité apparente cache quelque chose de beaucoup plus profond : le pouvoir que nous donnons aux biens des autres dans nos pensées.

Le film joue avec les apparences. Deux hommes. Une banque. Un sac à main. Et progressivement, le spectateur comprend que derrière cette apparente légèreté se construit une petite histoire de malchance.

Qui regarde qui ? Qui juge qui ?

Joël Tchédré aime placer ses personnages dans des situations où le réel semble légèrement décalé. Ici encore, l’humour n’est jamais très loin de l’inquiétude.

Le mérite de Joël est de ne pas transformer cette idée en discours. Il passe par une situation. Par une comédie. Et surtout par cette capacité à faire naître le malaise à l’intérieur même du rire.

Le film porte aussi une autre dimension : celle de l’objet.

Dans un laboratoire où il faut aller vite, Joël semble avoir compris une chose essentielle : lorsqu’on manque de temps, il faut faire parler les objets. Ils permettent de raconter sans expliquer. Et c’est là que « Sac à merde » trouve sa force.

Aimée Akakpo-Toulan : « Pourquoi ? », l’humain face à son propre miroir

Avec « Pourquoi ? », Aimée Akakpo-Toulan prend un chemin beaucoup plus philosophique.

Le film commence presque comme une énigme. Des personnages dans un paysage ouvert. La plage. Le vent. La mer. Des visages. Et cette question qui revient comme une blessure : Pourquoi ?

Pourquoi sommes-nous comme nous sommes ? Pourquoi faisons-nous certaines choses ? Pourquoi détruisons-nous ce qui nous entoure ? Pourquoi cherchons-nous toujours un responsable ?

Le film avance par fragments. Il oppose les corps. Les regards. Les paroles. La nature.

L’espace immense de la plage devient alors presque une scène métaphysique.

Les cowboys sont petits face à l’immensité de la mer.

Comme si Aimée voulait rappeler que l’être humain, malgré toute sa prétention à contrôler le monde, reste une créature fragile.

La photographie en noir et blanc accentue cette impression. Elle dépouille le paysage. Elle retire les couleurs. Elle nous oblige à regarder les visages. Et les visages deviennent le véritable territoire du film.

Le regard de la réalisatrice est particulièrement intéressant lorsqu’elle fait dialoguer différentes générations, différentes présences et différentes perceptions de l’humanité.

La question environnementale affleure également. L’être humain semble vouloir dominer. Exploiter. Posséder. Transformer. Mais devant lui se tient une nature qui n’a pas besoin de lui pour exister.

La mer était là avant. Elle sera probablement là après. Et l’homme, au milieu, continue de demander :

Pourquoi ?

Marcelin Bossou : « La Bonne Prise », entre rêve artistique et responsabilité familiale
Marcelin Bossou
Marcelin Bossou en premier plan

Avec « La Bonne Prise », Marcelin Bossou revient à quelque chose de plus intime.

Deux hommes. Un père. Un fils. La mer. Une conversation.

Et derrière cette simplicité, une question qui traverse énormément de familles africaines :

Peut-on choisir l’art lorsqu’on vient d’une famille où l’on vous demande d’abord de construire votre avenir ?

Le jeune homme veut faire de la musique. Il veut monter sur scène. Il veut créer. Mais face à lui se trouve une génération qui connaît une autre réalité. Une génération pour laquelle le travail signifie d’abord sécurité. Manger. Se loger. Aider sa famille. Construire quelque chose de concret.

Le père ne comprend pas forcément le rêve du fils. Et le fils ne comprend pas toujours les peurs du père.

Ce conflit aurait pu devenir caricatural. Marcelin évite justement ce piège. Il ne fait pas du père un obstacle. Il ne fait pas du fils un héros.

Il montre deux personnes qui s’aiment mais qui ne parlent pas exactement la même langue. L’un parle la langue de la prudence. L’autre celle du désir. Et entre eux, il y a la mer.

C’est ici que le titre prend toute sa beauté. La « bonne prise » peut être la prise du pêcheur.

Mais elle peut aussi être une métaphore.

Trouver la bonne prise, c’est trouver le moyen de retenir quelque chose. Un poisson. Une chance. Un rêve. Une relation. Peut-être même une génération.

Le film parle ainsi de transmission.

Que transmet-on à ses enfants ? La prudence ? La peur ? Le courage ? Ou la liberté de choisir sa propre route ?

Marcelin ne répond pas. Il laisse ses personnages vivre leur désaccord. Et dans cette retenue, il trouve une belle justesse.

Raïssa T’keba Kafechina : « Pour deux », la solitude derrière une table
Des participants togolais dont Raïssa T'keba Kafechina à l'extrémité gauche
Des participants togolais dont Raïssa T’keba Kafechina à l’extrémité gauche

Puis vient « Pour deux ».

Et le titre suffit déjà à installer une attente.

Pour deux.

Une table est préparée. Deux places. Mais quelque chose manque. Quelqu’un manque.

Raïssa part d’un geste extrêmement quotidien : dresser une table.

Mais le cinéma commence justement lorsqu’un geste banal devient étrange.

La femme prépare. Elle attend. Elle mange. Elle cherche. Elle se déplace dans la maison. Puis le quotidien se dérègle. Le réel glisse doucement vers l’absurde.

La maison devient un espace mental. La table devient le symbole d’une absence. Et le repas devient presque une conversation avec quelqu’un qui n’est peut-être plus là.

Raïssa joue avec les ruptures. Avec l’inattendu. Avec les corps. Et surtout avec cette capacité qu’a le cinéma à transformer une situation banale en expérience étrange.

Mais derrière tous, il y a la solitude. Une solitude qui n’est jamais criée. Une solitude qui s’installe doucement. Comme une chaise vide. Comme une deuxième assiette qui attend.

Et c’est là que ce film rejoint les trois autres.

Car derrière leurs histoires différentes, ces quatre films parlent de relation.

Nous voulons comprendre quelqu’un. Être compris. Être aimé. Être reconnu. Être entendu.

Et lorsque cette relation devient impossible, le personnage se retrouve face à lui-même.

Quatre films, une même question : comment être humain ?

C’est probablement ici que la véritable richesse de cette expérience apparaît. Pris séparément, les quatre films racontent des histoires différentes. Mais réunis, ils forment presque un petit portrait de l’être humain contemporain.

« Sac à merde » questionne le jugement.

« Pourquoi ? » questionne notre place dans le monde.

« La Bonne Prise » questionne la transmission et le choix d’une vie.

« Pour deux » questionne l’absence et la solitude.

Et derrière ces quatre questions, il y en a une cinquième :

Comment rester humain au milieu des regards, des contraintes, des attentes et des absences ?

C’est là que ces films dépassent leur simple exercice de laboratoire.

Ils deviennent des fragments d’une même conversation.

Trois jours : la contrainte devient une écriture

Il faut également regarder ces films à travers leur mode de fabrication.

Car on ne peut pas demander à un film né en quelques jours de porter les mêmes cicatrices qu’une œuvre développée pendant deux ou trois ans.

Le laboratoire est justement conçu pour provoquer la rencontre, l’improvisation et la création dans un temps court. Off-Courts revendique cette dimension expérimentale de ses labos, avec une logique de production collective et spontanée.

Dans ces conditions, la contrainte devient elle-même un outil de mise en scène.

Il faut aller à l’essentiel. Choisir rapidement. Faire confiance aux comédiens. Utiliser les décors disponibles. Accepter les accidents. Et parfois même transformer une faiblesse en idée.

C’est ce qui donne aux quatre films une certaine fraîcheur. Une certaine vivacité. Et le cinéma, avant d’être parfait, doit être vivant.

Ce que ces quatre films disent du cinéma togolais

Il serait tentant de chercher dans ces œuvres une supposée « identité togolaise ».

Je préfère chercher quelque chose de plus intéressant : une diversité togolaise.

Car il n’existe pas une seule manière de raconter le Togo.

Il y a celle de Joël. Celle d’Aimée. Celle de Marcelin. Celle de Raïssa. Quatre sensibilités qui ne cherchent pas à se ressembler.

Et c’est une excellente nouvelle. Le cinéma togolais a besoin de plusieurs voix. De comédies. De films sociaux. De films intimes. De films politiques. De films expérimentaux. De films populaires. De films qui font rire. De films qui dérangent.

De films qui posent simplement une question sans prétendre avoir la réponse. Ce que Trouville révèle, ce n’est donc pas seulement que les Togolais savent faire des films en trois jours. C’est qu’ils peuvent utiliser trois jours pour révéler quatre écritures différentes voir plus. Et c’est beaucoup plus important.

Il est à noter que l’ingénieur de son Caled Boukari qui est aussi présent à ce grand laboratoire a activement contribué pour la création de films togolais et bien d’autres. Il affirme avoir fait la prise de son sur six films et en a mixé trois.

L'ingénieur de son Caled Boukari
L’ingénieur de son Caled Boukari
La France n’était qu’un début

Le plus beau dans cette histoire est peut-être que ces films ne resteront pas enfermés dans une soirée française.

Off-Courts et le Festival Émergence entretiennent depuis plusieurs années une relation autour de la création et des échanges cinématographiques entre le Togo et l’Europe. Pour cette 27ᵉ édition, Off-Courts a d’ailleurs consacré une Carte blanche au court métrage togolais et annoncé la présence du Togo dans les laboratoires de création et au Marché international du film court.

Et bientôt, ces quatre films prendront le chemin inverse.

De Trouville à Lomé.

Ils seront projetés lors de la prochaine édition du Festival Émergence Films, donnant au public togolais l’occasion de découvrir ce qui est né de cette expérience française.

Ce sera alors une autre projection en novembre 2026.

Parce qu’un film ne reste jamais exactement le même lorsqu’il change de public.

À Trouville, ces films étaient ceux de quatre cinéastes togolais venus créer dans l’urgence.

À Lomé, ils deviendront aussi les films d’un cinéma national qui revient regarder ce qu’il vient de faire ailleurs.

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Et certainement que le public togolais rira de certaines scènes. Qu’il discutera de certaines idées. Qu’il contestera certains choix. Qu’il reconnaîtra certaines réalités. Et c’est précisément cela, le cinéma.

Quatre films pour ne pas rester immobiles

Trois jours. C’est presque rien. Et pourtant, en trois jours, une idée peut devenir un film.

À Trouville, cinq cinéastes togolais ont accepté cette course contre le temps.

Joël Tchédré a choisi la provocation.

Aimée Akakpo-Toulan a choisi la question.

Marcelin Bossou a choisi la transmission.

Raïssa T’keba Kafechina a choisi l’intime et l’absurde.

Caled Boukari a choisi d’être au service des autres.

Cinq chemins.

Quatre écritures.

Quatre manières de regarder l’humain.

Mais une seule urgence : faire du cinéma.

Et peut-être est-ce cela que ces trois jours nous apprennent finalement.

Le cinéma n’attend pas toujours que nous soyons prêts.

Parfois, il nous demande simplement de prendre une caméra, de regarder autour de nous et de commencer.

Le reste viendra avec le mouvement.

De Trouville à Lomé, les histoires continuent.

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